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Le voyage du héros

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Le voyage du héros n'est pas…

Tony Khabaz et Catherine Lagarde

“Vivre le mythe de votre vie”… “Réécrire votre biographie en mode héros”… ou “Vers un avenir héroïque”…

Autant de promesses placées sous le signe du voyage du héros et qui, pourtant, n'ont rien à voir avec ce que Joseph Campbell y mettait, ni avec ce que Paul Rebillot en a fait.

Deux malentendus majeurs sont à l'origine de telles attentes. Deux clarifications s'imposent.

Votre vie n'est pas un mythe et vous n'êtes pas un héros

Le voyage du héros ne décrit pas à une aventure qui se déroule dans le monde quotidien et où l'on serait, soi, pur héros face à de gentils alliés — tant qu'ils ont la bonne grâce de nous être favorables — et de méchants opposants.

Situer à l'extérieur ce qui gêne est une attitude des plus partagées. John Berger l'analyse très bien à propos de l'expérience amoureuse. Cela s'applique tout aussi bien à  l'expérience d'un soi authentique — qui est le véritable sens du voyage du héros:

“Ce qui fait qu'une personne refuse la passion — ou s'avère incapable de vivre une passion naissante en la limitant à une simple obsession — c'est son refus de la totalité. La totalité de l'amant — comme toute totalité — comporte une part d'inconnu: l'inconnu qui est aussi celui de la mort, du chaos, de l'extrême. Ceux qui sont conditionnés à considérer l'inconnu comme extérieur à eux-mêmes, contre quoi il y a lieu de se protéger et dont il faut se méfier, ceux-là risquent de passer à côté de la passion. Ce n'est pas la crainte de l'inconnu qui est en cause. Tout le monde a peur de l'inconnu. Ce qui est en cause, c'est le lieu où l'on situe l'inconnu. Or notre culture nous invite à le situer hors de nous. Toujours. Même la maladie apparaît comme quelque chose qui nous est étranger. Situer l'inconnu hors de nous, c'est refuser la passion.“

On pourrait tout aussi bien dire: situer l'inconnu hors de nous, c'est refuser l'expérience d'un soi authentique. Car, disons-le crûment, autant nous sommes des héros en puissance, autant nous sommes des monstres en puissance, donc avant tout des humains pétris de contradictions, partagés entre aspirations et peurs, vulnérabilité et courage. Cette tension, c'est bel et bien en nous qu'elle se joue.

À défaut d'assumer cette dynamique intérieure, la tentation est grande de la déporter hors de soi. Il suffit pour cela de se prendre pour un héros “pour de vrai”. De le prouver et, pour cela, tuer des monstres. De les tuer et, pour commencer, les trouver. Et pour les trouver? Rien de plus facile, comme le pointait Rebillot, que de “créer le monstre à l'extérieur de soi.”

Choisir l'extérieur comme terrain d'affontement plutôt que de faire face à l'inconnu en soi est une possiblité. Un autre succédané est possible: le renoncement que décrit si bien Fernando Pessoa:

“Les émotions les plus douloureuses, les déchirements les plus cuisants, sont du domaine de l'absurde — l'attrait de l'impossible justement parce que c'est impossible; la nostalgie de ce qui n'a jamais été; le désir de ce qui aurait pu être; le regret de ne pas être quelqu'un d'autre; l'irritation à l'égard de l'état du monde. De tous ces demi-tons qui éteignent l'âme se dégage un paysage de souffrance, un éternel coucher de soleil sur ce que nous sommes.”

C'est de cette tension entre appel et défaite, vulnérabilité et courage que nous parlent les mythes: cet affrontement entre les forces intérieures qui, de tout temps, taraudent les humains. Et l'appel à l'aventure, dans le voyage du héros, n'est rien d'autre que l'invitation à laisser derrière soi la peur de l'inconnu tout comme la tristesse du renoncement pour se mettre en quête de sa propre vérité. Ainsi que l'assure Jung:

“Votre vision ne se précisera que lorsque vous regarderez dans votre cœur. Qui regarde à l'extérieur rêve. Qui regarde en soi s'éveille.”

Campbell va précisément dans ce sens quant il précise la dimension intérieure, et purement intérieure, du voyage du héros:

“On a tendance à monter en épingle le parcours du héros mythologique. En fait, il s'agit avant tout d'un cheminement vers soi, dans la profondeur — où seront surmontées d'obscures résistances, et réveillés des pouvoirs oubliés, perdus depuis longtemps, qui permettront d'éprouver le monde sous un jour radicalement nouveau.”

Ainsi, croire que l'atelier Le voyage du héros est une invite à bomber le torse est un malentendu. Il s'agit avant tout d'une aventure intérieure entre soi et soi-même dont l'effet régénérateur est d'abord intime avant de se manifester à l'extérieur.

Le temps du voyage du héros n'est pas celui

de votre biographie personnelle

De même que Le voyage du héros ne se joue pas dans l'espace extérieur, il ne se joue pas dans le temps linéaire de la biographie personnelle. Il ne s'agit pas de reconstruire son histoire personnelle en s'attribuant le beau rôle et en allouant aux autres les rôles secondaires, ou en positionnant les événements objectifs que l'on a vécus à telle ou telle étape du voyage. Le voyage n'est pas la narration d'un passé réaménagé de façon flatteuse, pas plus qu'il n'est la narration d'un avenir glorieux.

En effet, le temps de l'atelier Le voyage du héros n'est ni personnel, ni horizontal, ni linéaire. ll est impersonnel, vertical et il se développe en boucles, et on peut reprendre à  ce sujet les propos de Simon McBurney sur le théâtre:

“C'est un art du présent qui convoque le temps de l'imaginaire. Cela implique qu'il peut suspendre le mouvement horizontal de la narration pour entrer dans la dimension verticale du temps intérieur. Dans Hamlet, le fameux 'To be or not to be' de Shakespeare stoppe l'avancée de la pièce pour engager avec le public un débat autour de la question du suicide. La musique, qui permet d'exprimer publiquement le plus intime en soi, donne la priorité au temps vertical. Comme le théâtre, elle met en échec la tyrannie de la narration, qui a envahi aujourd'hui notre quotidien et les films à la télévision.”

C'est précisément ce temps intime de l'imaginaire, à rebours de toute narration et de toute extériorité, auquel il devient possible d'accéder avec Le voyage du héros tel que le concevait Campbell et que Rebillot lui a donné forme.


T.K. et C.L.


Images: 1. Cyril Power, The Merry-Go-Round / 2. Artiste inconnu, Le monstre n'a pas besoin du héros / 3. Anna Petyarre Pitjara / 4. Artiste inconnu


“Je suis un trouillard

et je déteste les héros

mais, comme beaucoup,

je ne peux m'empêcher

de courir au-devant

de ma peur”

Yachar Kémal

“Mettre en échec

la tyrannie de la narration”

“Un cheminement vers soi, dans la profondeur”

“Un éternel coucher de soleil sur ce que nous sommes”

Ressources

Pour aller plus loin…